« A restreindre le champ au domaine purement fantasmatique, l'étude psychanalytique du fonctionnement mental a souvent accrédité une vision simpliste du coeur de l'homme : par exemple a été montré combien le moteur dernier de toute action restait toujours un évitement de déplaisir ; mais alors si rien, y compris ce qui est apparemment altruiste et désintéressé, ne se fait avec d'autres motivations que le plaisir, c'est bien la preuve que toute conduite se vaut, et que toute forme relationnelle recouvre, en fait, cette seule réalité, d'un unique amour de soi, d'un unique égocentrisme. Tout amour se cherche lui-même.
Cette vision, rarement formulée dans des termes aussi à l'emporte-pièce, et véhiculée de façon plus diffuse et savamment ambiguë, pervertit gravement la façon dont on peut comprendre ce que veut dire s'aimer soi-même et, découlant de là, aimer quelqu'un d'autre. Et cela aboutit à un double écueil : certains y voient la justification du bien-fondé du désir personnel en tant que tel, quel que soit ce désir – le limiter ou y renoncer, étant de l'ordre soit du masochisme, soit de l'hypocrisie -, d'autres, en réaction à cette inflation du moi, prennent l'exact contre-pied : villipendant l'amour de soi, ils veulent alors privilégier l'amour d'autrui.
De Charybde, ils tombent nécessairement en Scylla : comment aimer autrui, sans s'aimer d'abord soi-même ? Y a-t-il possibilité d'un investissement objectal, sans investissement narcissique ?
C'est dès lors sur les liens intriqués de ces deux formes d'investissements qu'il nous faut réfléchir.
Le narcissisme est en effet d'abord un pôle d'investissement. Pôle dont la source est extérieure à soi : l'investissement narcissique de soi se fait à la mesure exacte de l'investissement libidinal dont on a été l'objet (...) : nous nous aimerons et nous nous estimerons, comme nous avons été aimés et estimés, par les personnes privilégiées de notre enfance. De pôle passif, celui-ci deviendra ensuite lui-même pôle actif, source à l'intérieur de nous : parce que nous aurons été suffisamment aimés et estimés, nous nous aimerons suffisamment nous-mêmes et, dans cette même mesure, nous serons capables d'aimer et d'estimer les personnes autour de nous.
(...) L'amour de soi, reçu de celui qui vous a aimé, s'est fait source en soi de la capacité à aimer ; c'est dans cet « amour de soi » qu'est puisé l'amour « objectal » d'autrui : l'autre a établi une présence en soi, un espace de confiance s'est créé, où dialoguer avec lui et l'aimer en retour ; l'amour de soi y est originairement marqué du sceau de l'altérité. »
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"La personne égoïste ne se
préoccupe que d'elle-même, accapare tout à son profit, ne trouve aucun plaisir à donner, mais uniquement à prendre. Elle envisage le monde extérieur sous l'angle exclusif de ce qu'elle peut en
tirer, indifférente aux besoins des autres, sans respect pour leur dignité et intégrité. N'ayant qu'elle-même en vue, elle juge de chacun et de chaque chose en fonction de leur utilité. En somme,
elle se montre fondamentalement incapable d'aimer. N'est-ce pas la preuve que le souci des autres et le souci de soi-même constituent une alternative inévitable ? Il en serait ainsi si l'égoïsme et
l'amour de soi étaient identiques. Mais (...) loin d'être identiques, l'égoïsme et l'amour de soi sont en fait des phénomènes contraires. La personne égoïste, plutôt que de trop s'aimer,
s'aime trop peu ; disons-le, elle se hait. Ce manque d'affection et de sollicitude pour elle-même, qui n'est au fond qu'une expression parmi d'autres de son manque de productivité, la laisse vide
et frustrée. Nécessairement malheureuse, elle se montre avide d'arracher à la vie les satisfactions qu'elle pourrait obtenir si elle n'y faisait elle-même obstacle. L'attention excessive qu'elle
semble se porter ne représente en fin de compte qu'une vaine tentative pour dissimuler et compenser son échec à prendre soin de son soi réel."
"... s'aimer soi-même ne se
confond pas avec l'égoïsme. Il est nécessaire de s'aimer soi-même. Ne pas s'aimer, voire se détester, est très dangereux. Mais il faut distinguer - tout comme à propos de l'amour d'un autre - entre
s'aimer comme un objet que l'on peut préférer, et on peut se préférer à tout autre, c'est l'égoïsme, qui me rapporte à moi-même comme à une possession préférée, comme à ce que j' "ai", et s'aimer
dans le fait qu'on existe, qu'on "est" et qu'à ce titre on est comme tout autre, on a un "prix" unique, on "compte" de façon unique, pour les autres comme pour soi-même. Dans le premier cas, j'aime
le connu et possédé, dans le second, j'aime le non-connu, ce que je "suis" et qui est toujours à découvrir et qui me restera toujours inconnu - qui est disponible pour qu'un(e) autre l'aime."
"La valeur est une notion clé pour la compréhension du narcissisme ; il
ne s'agit pas d'une valeur exprimant une estimation objective et qui peut être étalonnée, mais exactement du contraire, de la valeur en soi, sans support aucun et qui n'est liée à aucun mérite ou
qualité, le foetus ne conaissant ni l'un ni l'autre : "je suis celui qui suis" ; dans chacun de nous vit un narcissique qui veut être aimé pour soi et non pour ses mérites, voire pour ses qualités,
dont il peut cependant (de surcroît) être fier. Dans notre pratique analytique, nous rencontrons souvent des narcissiques qui veulent être aimés malgré leurs défauts et qui, selon
l'expression de Germaine Guex ("La névrose d'abandon") "mettent à l'épreuve pour avoir la preuve". Il est vrai que la quête d'être aimé sur ce mode, c'est-à-dire le besoin d'apport narcissique du
dehors, est déjà un signe de trouble de l'équilibre narcissique, car le narcissique "pur" est en parfait équilibre avec soi-même et n'en a pas besoin ; il s'agit, bien entendu, d'un mécanisme
typiquement narcissique qu'on ne doit pas confondre avec la quête objectale génitale, laquelle se déroule dans le registre pulsionnel".
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