Amour parental

Dimanche 26 mars 2006

« A la différence de l'amour fraternel et de l'amour érotique qui s'établissent entre égaux, le relation de la mère et de l'enfant implique par sa nature même une inégalité, l'un ayant besoin d'un soutien total et l'autre le lui donnant. C'est en vertu de ce caractère désintéressé, altruiste, que l'amour maternel a été considéré comme la forme suprême de l'amour et comme le plus sacré de tous les liens affectifs. Toutefois, nous semble-t-il, l'accomplissement véritable de l'amour maternel ne réside pas dans l'attachement de la mère à son bébé, mais dans l'amour qu'elle témoigne à l'enfant en croissance. En fait, les mères sont en grande majorité des mères aimantes aussi longtemps que l'enfant est petit et se trouve encore dans une complète dépendance vis-à-vis d'elles. La plupart des femmes veulent des enfants, sont heureuses de leur nouveau-né et débordantes de sollicitude pour lui. Et ceci, en dépit du fait qu'elles n'en « reçoivent » rien en retour, sinon un sourire ou une expression de satisfaction. Sans doute cette attitude aimante s'enracine-t-elle en partie dans un équipement instinctif qui appartient en commun aux animaux et à la femelle humaine. Mais, quel que puisse être le poids de ce facteur instinctif, il reste que des facteurs spécifiquement humains, d'ordre psychologique, sont responsables de ce type d'amour maternel. Relevons entre autres l'élément narcissique. Dans la mesure où la mère ressent encore son nourrisson comme une partie d'elle-même, son amour et son engouement peuvent avoir comme sens de satisfaire son narcissisme. Une autre motivation, susceptible d'entrer en ligne de compte, est la volonté de puissance, le désir de possession. Pour une femme dominatrice et possessive, l'enfant constitue un objet naturel de satisfaction dans la mesure où il est démuni et complètement assujetti à sa volonté.

(...) Mais l'enfant doit grandir. Il doit émerger de la matrice, se détacher du sein maternel ; il doit, en fin de compte, devenir un être humain complètement séparé. L'essence même de l'amour maternel est de veiller à la croissance de l'enfant, ce qui signifie vouloir que l'enfant se sépare. Ici réside la différence fondamentale avec l'amour érotique. Dans ce dernier, deux personnes jusqu'alors séparées deviennent une. Par contre, dans l'amour maternel, deux personnes n'en faisant qu'une jusqu'alors en arrivent à se séparer. Et il importe que la mère, non seulement tolère, mais souhaite et même favorise cette séparation. Ce n'est qu'à ce stade que l'amour maternel devient une tâche extrêmement difficile, qu'il exige du désintéressement, la capacité de donner tout et de ne rien vouloir sinon le bonheur de l'être aimé. C'est aussi à ce stade que bien des mères faillissent aux exigences de l'amour maternel. »

Erich Fromm, L'art d'aimer, 1956
Par DS
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 27 mars 2006
"... l'amour quand il est là n'est pas toujours bon car sa nature, complexe, dépend elle aussi de ce que les parents ont vécu auparavant.
A l'écoute de certains d'entre eux, on se prend quelquefois à regretter que, contrairement à d'autres, notre langue n'autorise pas certaines nuances. En français, en effet, il n'existe pas de vocables susceptibles de différencier les sentiments que l'on éprouve pour les personnes, des émois que procurent les objets dont on tire satisfaction : on aime sa femme (ou son enfant) comme on aime le chocolat. Dans les deux cas le vocable est le même. Et l'on ne peut s'empêcher d'y songer quand on se retrouve, en consultation, face à certains parents qui, s'ils aiment leur enfant, ne peuvent cependant l'aimer que comme un objet, dans un rapport qui n'est pas d'amour mais de possession. Et ce, d'autant plus fortement qu'il est parfois le seul objet dont la possession leur semble vraiment assurée. Dès lors, tout se passe comme si, éprouvant à loisir sur lui un pouvoir que la vie par ailleurs leur refuse, ils affirmaient : "ça [l'enfant], au moins, c'est à moi. J'en fais ce que je veux. On ne me le prendra pas !"
Affirmation qui se teinte chez les uns de désespoir et chez les autres de jouissance.
D'autres parents ne peuvent aimer leur enfant que d'un amour érotisé, sexualisé, parce que c'est la seule forme d'amour qu'ils connaissent. Soit parce que celui dont, enfant, ils ont été l'objet était de cette nature. Soit parce que, ayant vécu avec leurs propres parents dans un désert de sentiments, ils n'ont découvert un semblant de tendresse que dans leur vie sexuelle adulte.
On pourrait égrener sans fin la liste des errances que recouvre le terme d'amour quand il s'adresse aux enfants. Quiconque écoute des familles et accepte d'entendre ce qui se joue en leur sein se rend compte très vite que la vision angélique et idyllique des rapports parents-enfants que l'on nous présente généralement est très éloignée de la réalité."
Claude Halmos, Pourquoi l'amour ne suffit pas, 2006
Par DS
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 13 juillet 2006
"La mère chaleureuse et proche n'éprouve pas l'insatiable besoin de serrer son enfant contre elle comme dans une poche marsupiale. Si son enfant grandit, cette mère tendre le regrette un peu et s'en réjouit fort. Au fond elle ne fait qu'obéir à la vie. Au demeurant, elle connaît d'autres désirs.

En revanche, c'est la mère distante qui veut l'enfant tout à elle ; c'est la mère rejetante qui le veut captif (bien entendu, ce n'est pas ouvertement qu'elle est rejetante, c'est insidieusement, et elle dénie fermement qu'elle le soit). Elle utilisera dans ce but les moyens dont elle dispose : la "mise en inceste" est le plus puissant de tous. Elle prendra dans son lit celui ou celle qu'elle n'a pas su tenir dans ses bras. L'enfant incesté sera donc placé dans la position typique et intenable du rejeté-attaché. Au demeurant elle peut aussi bien refiler son rejeton au père - un père qu'elle n'a pas vraiment adopté et reçu comme conjoint, mais qu'elle veut bien admettre comme une sorte de gendre..."
Paul-Claude Racamier, L'inceste et l'incestuel, 1995
Par DS
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 13 août 2006
"La pratique de la psychanalyse avec les enfants permet (...) de démontrer que la qualité de l'amour parental n'est pas liée à l'intensité de l'attachement des géniteurs mais à sa nature. Qu'un amour parental ne peut être dit "vrai" qu'à partir du moment où il a pour l'enfant auquel il s'adresse une utilité. A partir du moment où celui-ci peut s'en servir pour se construire et avancer. Il ne peut donc être "vrai" qu'à deux conditions. Si les parents apportent à leur enfant, dans tous les domaines, les matériaux dont il a besoin pour devenir d'abord un "grand" puis, plus tard, un adulte. Et surtout si'ls ont, ce faisant, une conscience claire que ces dons n'ont pour but que de lui permettre, un jour, de les quitter. Pour voler seul, de ses propres ailes, vers d'autres cieux.
Aimer un enfant, en effet, c'est lui apporter en permanence paroles, amour, aide et tendresse. Non pas pour le garder pour soi. Mais pour le rendre au contraire capable de vivre, chaque jour un peu plus, loin de soi, ailleurs. Aimer un enfant, c'est faire en sorte de lui être, au fil des jours, de moins en moins indispensable. A la fois sur le plan matériel (parce qu'on l'encourage à l'autonomie) et sur celui des sentiments.
Car aimer un enfant c'est aussi - et ce n'est pas le moindre des paradoxes - l'aider à se détacher de soi afin qu'il puisse s'attacher de plus en plus à d'autres (Une mère qui aime son enfant, disait Françoise Dolto, est celle qui supporte qu'il l'aime chaque jour un peu moins pour en aimer, de plus en plus, d'autres...). C'est, pour lui ouvrir les portes du monde, renoncer à l'exclusivité de son affection.
Aimer un enfant ce n'est donc pas pour un parent se laisser, comme dans ses autres amours, porter par ses sentiments et guider par eux. Ce n'est pas voguer au gré de son bon plaisir, de ses affects, des battements de son coeur ou de ceux de son partenaire. C'est au contraire accomplir un travail. Un travail qui commence très tôt et ne s'effectue jamais sans souffrances. Il n'est pas forcément facile de donner jour après jour à son enfant les permissions qu'il demande et qui, toutes, signent sa progression vers l'indépendance : marcher dans la rue sans donner la main, traverser seul, aller seul à l'école, se rendre à sa première "boum", etc.
Il n'est pas nécessairement aisé de le partager avec son autre parent, de le voir s'attacher à une nourrice, aux puéricultrices de la crèche, à sa maîtresse d'école, aux enseignants du collège, etc. D'autant que, passé la période de la petite enfance où les parents, malgré ces avatars, occupent pour l'enfant la première place, les choses ensuite ne s'arrangent guère. Les années passant les contraignent à supporter les liens de plus en plus nombreux que leur enfant tisse avec des personnes : des adultes qu'il rencontre dans sa vie sociale, qui l'attirent et parfois même le fascinent. Des amis et amies, "petits" et "petites" amies ; plus tard des amants, maîtresses, femmes et maris... mais aussi avec des objets ou des activités. Car les parents doivent accepter que leur enfant ait des goûts qu'ils réprouvent, des opinions qu'ils déplorent, des violons d'Ingres qu'ils jugent incongrus.
L'enfant, bien entendu, continue en grandissant (si tout va bien) à aimer ses parents. Il ne cesse jamais de leur donner dans son coeur, sa tête et sa vie, une place essentielle. Mais, même si elle reste à tout jamais particulière, elle ne sera plus jamais la première et plus jamais la seule."
Claude Halmos, Pourquoi l'amour ne suffit pas, 2006
Par DS
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 4 novembre 2006
Selon Aldo Naouri, il existe une Loi de l'espèce, l'interdit de l'inceste. Cette loi est fragile. Il en donne les raisons.

"Quel est le point de fragilité de cette Loi qui fait qu'elle est à ce point malmenée ?
C'est la relation de toute mère à son enfant, quel que soit le sexe de ce dernier. Car, par essence, cette relation prête le flanc, comme je l'ai laissé entendre, à une dérive incestueuse. Quelle mère ne rêve-t-elle pas que son enfant "ne manque de rien". De qui "ne manque de rien", je l'ai signalé, le latin dit qu'il est incestus. Si une telle propension maternelle s'avère indispensable à l'enfant dans les premières semaines de sa vie, elle lui est nuisible, autant qu'elle l'est à sa mère, et à son couple parental, assez rapidement. Or aucune mère ne peut spontanément mettre un frein à sa propension. Elle ne le peut que sous l'effet de l'intervention, à caractère jugé fréquemment arbitraire donc récusable, du père de l'enfant. Elle ne pourra recevoir cette intervention que sur fond de sa propre histoire, sur fond, autrement dit, du statut que sa propre mère a conféré à son propre père. La manière dont une mère reçoit l'intervention du père de ses enfants permettra ou non à sa fille de recevoir celle du père du sien, et à son fils de tenir ou non une parole en direction de sa femme. C'est en raisons du risque de répétition couru par chaque couple au passage des générations que le contexte sociétal a décidé, jusqu'à une date très récente, de soutenir délibérément la place conférée au père dans la constellation familiale. Qu'un tel soutien ait donné lieu à des abus de pouvoir et à l'éclosion d'inégalités insupportables ne justifiait peut-être pas la totale mise hors circuit de l'instance paternelle et la stupide promotion de sa version mère bis."
Aldo Naouri, Adultères, 2006
Par DS
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Soyez informé !

Pour être informé des mises à jour du blog, inscrivez-vous à la newsletter ci-dessous !

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés