Passion

Dimanche 17 juillet 2005 7 17 /07 /2005 00:00

"Un amour authentique devrait assumer la contingence de l'autre, c'est-à-dire ses manques, ses limites, et sa gratuité originelle ; il ne prétendrait pas être un salut, mais une relation inter-humaine. L'amour idolâtre confère à l'aimé une valeur absolue : c'est là un premier mensonge qui éclate à tous les regards étrangers : "Il ne mérite pas tant d'amour", chuchote-t-on autour de l'amoureuse ; la postérité sourit avec pitié quand elle évoque la pâle figure du comte Guibert. C'est pour la femme une déception déchirante que de découvrir les failles, la médiocrité de son idole. Colette a fait souvent allusion à cette amère agonie ; la désillusion est plus cruelle encore que celle de l'enfant qui voit s'écrouler le prestige paternel parce que la femme avait elle-même choisi celui à qui elle a fait don de tout son être. Même si l'élu est digne du plus profond attachement, sa vérité est terrestre : ce n'est plus lui qu'aime la femme agenouillée devant un être suprême ; elle est dupe de cet esprit de sérieux qui se refuse à mettre les valeurs "entre parenthèses", c'est-à-dire à reconnaître qu'elles ont leur source dans l'existence humaine ; sa mauvaise foi dresse des barrières entre elle et celui qu'elle adore. Elle l'encense, elle se prosterne, mais elle n'est pas pour lui une amie puisqu'elle ne réalise pas qu'il est en danger dans le monde, que ses projets et ses fins sont fragiles comme lui-même ; le considérant comme la foi, la Vérité, elle méconnaît sa liberté qui est hésitation et angoisse. Ce refus d'appliquer à l'amant une mesure humaine explique beaucoup des paradoxes féminins. La femme réclame de l'amant une faveur, il l'accorde : il est généreux, riche, magnifique, il est royal, il est divin ; s'il refuse, le voilà avare, mesquin, cruel, c'est un être démoniaque ou bestial. On serait tenté d'objecter : si un "oui" surprend comme une superbe extravagance, faut-il s'étonner d'un "non" ? Si le non manifeste un si abject égoïsme, pourquoi tant admirer le "oui" ? Entre le surhumain et l'inhumain, n'y a-t-il pas de place pour l'humain ?
C'est qu'un dieu déchu n'est pas un homme : c'est une imposture ; l'amant n'a d'autre alternative que de prouver qu'il est vraiment ce roi qu'on adule : ou de se dénoncer comme un usurpateur. Dès qu'on ne l'adore plus, il faut le piétiner. Au nom de cette gloire dont elle a nimbé le front de l'aimé, l'amoureuse lui interdit toute faiblesse ; elle est déçue et irritée s'il ne se conforme pas à cette image qu'elle lui a substituée ; s'il est fatigué, étourdi, s'il a faim ou soif hors de propos, s'il se trompe, s'il se contredit, elle décrète qu'il est "en dessous de lui-même" et elle lui en fait grief. Par ce biais, elle va jusqu'à lui reprocher toutes les initiatives qu'elle-même n'apprécie pas ; elle juge son juge, et pour qu'il mérite de demeurer son maître, elle lui dénie sa liberté. Le culte qu'elle lui rend se satisfait parfois mieux de l'absence que de la présence ; il y a des femmes qui se vouent à des héros morts ou inaccessibles, afin de n'avoir jamais à les confronter avec des être de chair et d'os ; ceux-ci fatalement contredisent leurs rêves. De là viennent les slogans désabusés : "Il ne faut pas croire au Prince charmant. Les hommes ne sont que de pauvres êtres." Ils ne sembleraient pas des nains si on ne leur demandait d'être des géants.
C'est là une des malédictions qui pèsent sur la femme passionnée : sa générosité se convertit aussitôt en exigence."

Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949

Par DS - Publié dans : Passion
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Dimanche 17 juillet 2005 7 17 /07 /2005 00:00
"Ce n'est pas le déterminisme passionnel que nous désirons chez autrui, dans l'amour, ni une liberté hors d'atteinte : mais c'est une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu. Et, pour lui-même, l'amant ne réclame pas d'être cause de cette modification radicale de la liberté, mais d'en être l'occasion unique et privilégiée. Il ne saurait en effet vouloir en être la cause sans plonger aussitôt l'aimé au milieu du monde comme un outil que l'on peut transcender. Ce n'est pas là l'essence de l'amour. Dans l'amour, au contraire, l'amant veut être "tout au monde" pour l'aimé : cela signifie qu'il se range du côté du monde ; il est ce qui résume et symbolise le monde, il est un ceci qui enveloppe tous les autres "ceci", il est et accepte d'être objet. Mais, d'autre part, il veut être l'objet dans lequel la liberté d'autrui accepte de se perdre, l'objet dans lequel l'autre accepte de trouver comme sa facticité seconde, son être et sa raison d'être : l'objet limite de la transcendance, celui vers lequel la transcendance d'Autrui transcende tous les autres objets mais qu'elle ne peut aucunement transcender. Et, partout, il désire le cercle de la liberté d'Autrui ; c'est-à-dire qu'à chaque instant, dans l'acceptation que la liberté d'Autrui fait de cette limite à sa transcendance, cette acceptation soit déjà présente comme mobile de l'acceptation considérée. C'est à titre de fin déjà choisie qu'il veut être choisi comme fin. Ceci nous permet de saisir à fond ce que l'amant exige de l'aimé : il ne veut pas agir sur la liberté de l'Autre mais exister a priori comme la limite objective de cette liberté, c'est-à-dire être donné d'un coup avec elle et dans son surgissement même comme la limite qu'elle doit accepter pour être libre."
Jean-Paul Sartre, L'Etre et le Néant, 1943
Par DS - Publié dans : Passion
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Dimanche 17 juillet 2005 7 17 /07 /2005 00:00
"Erik Larsen : ... croyez-vous vraiment que nous connaissons la même femme ? Il y a deux Hélène : la vôtre et la mienne. Pourquoi Hélène serait-elle monotone comme un bloc de pierre ? Et si elle nous a choisis tous les deux, si différents, c'est qu'elle voulait être différente avec chacun de nous. Avec vous, la passion ; avec moi, l'amour.
 
Abel Znorko (sarcastique) : Mon pauvre garçon : l'amour ! Depuis combien de temps êtes-vous mariés déjà ?
 
E.L. : Douze ans.
 
A.Z. : Douze ans ? Ce n'est plus de l'amour, c'est de la paresse. (Se rassurant.) Vous vous croyez fort d'une sorte de proximité animale, celle des vaches à l'étable, mais le quotidien n'abat pas les cloisons de la distance, au contraire, il édifie des murailles invisibles, des murailles de verre, qui montent, qui s'épaississent au fil des années, formant une prison où l'on s'aperçoit toujours mais où l'on ne se rejoint plus jamais. Le quotidien ! La transparence du quotidien ! Mais cette transparence-là est opaque. Ah, bel amour que celui qui s'endort dans l'habitude, bel amour qui admet l'usure, l'écoeurement, oui, bel amour fait de fatigues, de chaussettes qui puent, de doigts dans le nez et de pets foireux sous les draps.
 
E.L. : C'est lorsqu'on n'aime pas la vie qu'on se réfugie dans le sublime.
 
A.Z. : Et c'est lorsqu'on n'aime pas le sublime qu'on s'embourbe dans la vie.
 
E.L. : Notre histoire à nous est réelle, nous sommes proches, nous nous parlons, nous nous touchons tous les jours. J'aperçois sa nuque au réveil. Nous avons pris le risque de nous satisfaire ou de nous décevoir. Vous, vous n'avez jamais eu le courage de faire un couple.
 
A.Z. : La faiblesse, oui !
 
E.L. : Le courage ! Le courage de s'engager, de faire confiance. Le courage de n'être plus un homme rêvé mais un homme réel. Savez-vous ce que c'est, l'intimité ? Rien d'autre que le sentiment de ses limites. Il faut faire le deuil de sa puissance, et il faut montrer ce petit homme-là sans baisser les yeux. Vous, vous avez évité l'intimité pour ne jamais vous cogner à vos limites.
 
A.Z. : Epargnez-moi votre philosophie, elle sent l'armoire à linge.
 
E.L. : Vous êtes de ceux qui aimez sans apprendre.
 
A.Z. : Il n'y a rien à apprendre dans l'amour.
 
E.L. : Si. L'autre..."

Eric-Emmanuel Schmitt, Variations énigmatiques, 1995
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Jeudi 28 juillet 2005 4 28 /07 /2005 00:00
"Il y a une différence entre la passion malheureuse et la passion ratée. La première est un accomplissement, puisque tout reste jusqu'au bout dans l'union impossible, sublimée. Alors que la passion ratée révèle très vite son manque d'authenticité, sa part de cliché, de simulation. C'est une passion imitée d'autres passions, celles du cinéma et des romans, de la pub et des magazines féminins. Flaubert a montré ça, avec génie : la part en toc du passionnel, sa dimension mimétique, bidon, la poursuite indéfinie, non pas de l'être aimé, mais d'une situation passionnelle supposée exaltante. Or là aussi, on peut en mourir, comme Emma Bovary, faute de ne pas avoir été le grand désirant ou le grand désiré dont on nous a rebattu les oreilles. On meurt d'avoir été un amoureux ou une amoureuse bidon, un déchet de la grande passion."
Philippe Garnier,
"Le manque s'est mis à nous manquer", L'Imbécile, n° 11, été 2005

Par DS - Publié dans : Passion
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Samedi 10 septembre 2005 6 10 /09 /2005 00:00
Dans L'art d'aimer, le psychanalyste Erich Fromm expose trois erreurs à partir desquelles il est supposé que l'amour ne s'apprend pas : la première est de croire que le problème essentiel de l'amour est d'être aimé plutôt que d'aimer ; la seconde de s'imaginer qu'il est simple d'aimer et que la difficulté réside principalement dans le choix de la bonne personne à aimer ;

"La troisième erreur amenant à supposer qu'il n'y a rien à apprendre sur l'amour réside dans la confusion entre l'expérience initiale de "tomber" amoureux et l'état permanent d'être amoureux, ou mieux encore, de "se tenir" dans l'amour. Si deux personnes qui sont étrangères, comme nous le sommes tous, laissent soudainement s'abattre le mur qui les séparait, et se sentent proches, se sentent une, ce moment d'unicité est une des expériences les plus vivifiantes et les plus émouvantes de la vie. Il est d'autant plus merveilleux et miraculeux pour les personnes qui ont vécu séparées, isolées, sans amour. Ce miracle de soudaine intimité est souvent facilité s'il s'associe à, ou est suscité par, l'attraction et la consommation sexuelles. Cependant, de par sa nature même, ce type d'amour n'est pas durable. Les deux personnes s'accoutument l'une à l'autre, leur intimité perd de plus en plus son caractère miraculeux, jusqu'à ce que leur antagonisme, leurs déceptions, leur ennui mutuel, tuent ce qui a pu subsister de l'émoi initial. Mais voilà, au début elles ne se doutent de rien : elles prennent, en effet, l'intensité de l'engouement, cet état d'être "fou" l'un de l'autre, pour une preuve de l'intensité de leur amour, alors que cela ne fait que révéler le degré de leur solitude antérieure."
Erich Fromm, L'art d'aimer, 1956
 
Par DS - Publié dans : Passion
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