Dimanche 26 avril 2009
"... dans un monde d'apparence, ce qui importe, ce n'est pas ce que l'on est, mais ce que l'on donne à voir, ce ne sont pas les conséquences lointaines de nos actes, mais les résultats immédiats et apparents. C'est la raions majeure qui explique la banalisation de la perversion : dans tous les domaines s'affirme la tendance à traiter l'autre comme un objet dont on se sert tant qu'il est utile, et que l'on jette dès qu'il ne convient plus. Selon le psychanalyste Charles Melman, qui parle d'une "nouvelle économie psychique", la perversion serait même devenue une norme sociale (Charles Melman, L'Homme sans gravité. Entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, Denoël, Paris, 2002).
De fait, nous assistons actuellement à une nettre augmentation des pathologies narcissiques, car ce type de personnalité est hyperadapté au monde moderne. Ces changements de l'individu moyen sont le reflet des mutations induites par la vie des entreprises et la guerre économique : conditionné par le mythe de l'Homo oeconomicus engagé dans la "lutte pour la vie" contre les autres, il tend à être impulsif, toujours dans l'agir ; il manque d'intériorité et reste dans des relations ludiques, superficielles. Ces individus cultivent cette superficialité qui les protège dans les relations affectives et évitent tout engagement intime, ce qui les maintient dans une insécurité affective dont ils se plaignent. Ils cherchent un sens à leur vie et tentent à tout prix, même aux dépens de l'autre, à combler leur vide intérieur.
[...] C'est la fin de l'épaisseur, de la profondeur des sentiments. Tout est superficiel, à fleur de peau. La moindre remarque entraîne des réactions épidermiques. L'importantce donnée à sa propre image entraîne une fragilité narcissique qui amène certains à s'écrouler à la moindre critique d'un supérieur hiérarchique ou d'un ami. De plus en plus de personnes se sentent mal comprises, rejetées, et toute critique est vécue comme une agression. Ce sentiment de persécution reflète bien la porosité des enveloppes corporelles et psychiques de ces personnes : il témoigne qu'elles n'ont pas pu établir dans leur enfance des barrières de protection leur garantissant un moi autonome ; il leur faut donc se protéger de toute intrusion du dehors et se différencier des autres.
C'est sa fragilité narcissique qui empêche un individu pervers de voir l'autre comme un sujet et de compatir à sa souffrance. Et c'est aussi ce qui le pousse à s'affirmer en harcelant les autres ou en leur pourrissant la vie. Même si tous les individus narcissiques ne sont pas pervers, on constate bien une banalisation des comportements pervers : on attache de moins en moins d'importance à l'autre et on se déresponsabilise. En cas de problème, on ne se remet pas en question, on en attribue la responsabilité à un tiers".
Marie-France Hirigoyen, Les nouvelles solitudes, 2007
Par DS - Publié dans : Amour de soi, narcissisme - Communauté : Relations amoureuses
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