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"La jalousie est une crispation sur un objet déjà perdu, c'est
l'antichambre de la mélancolie. L'autre non seulement ne nous appartient plus mais ce qui nous apparaît soudain, et personne ne l'a mieux décrit que Proust, c'est qu'il ne nous a jamais appartenu.
Illusoire était la perception de cette entre-appartenance à vie d'une peau, d'un regard, d'un prénom à nous destinés. Et avec lui (ou elle) c'est un monde qui vacille. Tout est devenu friable,
fragile, incertain. Il n'y a plus de limites au doute, au vertige qui saisit soudain le sujet d'une solitude nouvelle, sans bord ni parole fiable. C'est le monde proche qui est atteint, et avec lui
cette sorte de lumière qui le nimbait. La trahison de l'autre, imaginée, supposée ou réelle, a pris toute la place, ne laissant qu'un territoire dévasté où le coeur, ce chasseur solitaire, s'est
rendu.
"La fusion amoureuse devient ce remarquable creuset d'illusions qui donne le
sentiment que l'autre va combler les carences en Masculin et en Féminin, les frustrations et les privations de son passé. Durant cette période, chacun se montre sous ses meilleurs aspects. Il est
le Prince charmant ou elle est la Belle au bois dormant. Mais la gageure ne tient pas longtemps. C'est le désenchantement. La colère liée aux désirs non comblés par le partenaire grandit et prend
le pas dans cette danse des dupes. L'un quitte son masque de l'amant qui rendait à l'autre ce sentiment perdu d'unité originelle, pour revêtir celui de l'enfant oublié et aux besoins insatisfaits.
Là, il confond son partenaire avec ses parents. Il ne sait pas que sa colère est constituée de la méconnaissance que son compagnon ne peut être pourvu des traits de caractère de ses parents qui
auraient dû prendre soin de lui dans son enfance. Chacun doit sortir du sentiment que l'autre doit répondre aux attentes de satisfaction complète rappelant l'unité originelle mère-enfant. Et chacun
doit reconnaître dans sa colère l'expression de la douleur des blessures du passé rouvertes par les frustrations inévitables que son partenaire lui fait vivre. Le couple est un véritable révélateur
des émotions refoulées de l'enfance et qui doivent trouver guérison autrement que dans l'amour fusionnel."
"... dans un monde d'apparence, ce qui importe, ce n'est pas ce que
l'on est, mais ce que l'on donne à voir, ce ne sont pas les conséquences lointaines de nos actes, mais les résultats immédiats et apparents. C'est la raions majeure qui explique la banalisation de
la perversion : dans tous les domaines s'affirme la tendance à traiter l'autre comme un objet dont on se sert tant qu'il est utile, et que l'on jette dès qu'il ne convient plus. Selon le
psychanalyste Charles Melman, qui parle d'une "nouvelle économie psychique", la perversion serait même devenue une norme sociale (Charles Melman, L'Homme sans gravité. Entretiens avec
Jean-Pierre Lebrun, Denoël, Paris, 2002).
"La femme qui refuse de se faire aimer sacrifiera son amour en sacrifiant
l’objet de son désir : à l’homme qu’elle aime, qu’elle désire, à l’homme qui la fait jouir, elle peut renoncer, ou même elle en arrive, dans des cas extrêmes, à le tuer. Elle choisit de tuer
son amant plutôt que de rester avec lui, mais non par vengeance ou parce qu’elle aurait subi quelque tort de sa part : pourquoi alors tuer l’amant quand la passion de celui-ci se déclare
ouvertement, quand il n’y a plus d’obstacle, quand ce qui n’était qu’un rêve semble se réaliser ? Face au bonheur de l’amour, la femme se retire, rejette son objet, répond « non » à
l’amour de son amant. Pourquoi ne veut-elle plus de cet amour ?
"Une deuxième tension oppose les idéaux souvent assez
fusionnels du bonheur conjugal (où tout partager apparaît comme la "méthode" du bonheur) aux conceptions assez individualistes de la personne (où marquer clairement ses droits et son autonomie
semble un signe de maturité psychique et un gage de succès relationnel). A cet égard, les historiens nous apprennent qu'une partie de l'histoire moderne de la famille est celle du "repli familial".
La sociabilité, d'abord largement extérieure à la famille, se concentre progressivement dans l'univers du ménage ; le repli sur l'espace domestique consolide, par exclusion des autres, l'intimité
conjugale ; le développement du "sentiment de l'enfance" vient souder et refermer sur lui-même le groupe conjugal ; les pôles d'attraction urbains extérieurs à la famille (quartiers, cafés, etc.)
sont stigmatisés ; la bourgeoisie démarque son destin de celui de la communauté ; enfin, l'amour-passion - ce sentiment "qu'un homme et une femme s'attachent l'un à l'autre au point que chacun
d'eux ne peut concevoir de paix, de joie ni de bonheur que pour l'autre ou en fonction de l'autre" (R. Pillorget, La Tige et le Rameau [...]) -, d'abord perçu comme incompatible avec
l'état de mariage, en devient peu à peu la bannière. Tous ces éléments constituent un schème culturel qui assimile repli conjugal fusionnel et bonheur [...]. Mais en même temps, et avec force
depuis le XVIIIe siècle, l'idéologie insiste sur les droits de l'individu, exalte son devoir d'autonomie, l'installe comme principe et fin de toute socialité.