Selon les psys, de plus en plus de personnes gardent des liens avec leurs ex. La raison la plus évidente a priori est lorsqu’il y a des enfants : l’ex est l’autre parent. Mais des liens peuvent
aussi être conservés avec des ex sans qu’il n’y ait d’enfants communs.
Que des parents, une fois séparés, gardent des contacts relativement aux enfants est souhaitable. Mais cela l’est uniquement au regard des enfants, c’est pour eux que ces contacts doivent exister :
que leurs parents soient séparés ou non, ils restent tous deux leurs parents. Les contacts entre les parents ont donc comme raison d’être, dans un tel cas, les questions qui concernent les enfants
(scolarité, organisation des vacances, activités sportives, artistiques et autres loisirs, difficultés rencontrées par l’enfant, etc.). Les choses deviennent moins claires lorsque les contacts
entre les anciens conjoints débordent le cadre des enfants : moments passés ensemble sans aucun rapport avec les enfants, confidences, soutien dans les moments difficiles de la vie personnelle ou
professionnelle… Ici, ce qui se joue est du même ordre que ce que l’on retrouve dans les liens maintenus avec les ex alors qu’il n’y a pas d’enfants. Et l’existence d’enfants communs, lorsqu’elle
sert de justification dans un tel contexte, n’est qu’un prétexte à la perpétuation d’un lien qui est une façon de ne pas assumer jusqu’au bout la rupture.
Rompre sans perdre
En effet, au-delà des justifications par l’air du temps, au-delà de l’image de personnes modernes derrière laquelle peuvent se retrancher celles qui gardent des liens avec leurs ex, au nom,
souvent, d’une amitié qui aurait pris le relais de l’amour, les liens ainsi conservés sont un symptôme : ils manifestent un conflit psychique intérieur entre la rupture et ce que signifie en
principe une rupture, à savoir la perte. Rompre sans perdre, tel est le sens des liens avec les ex.
S’il y a eu rupture, c’est que quelque chose n’allait pas. Mais une rupture est une séparation, et toute séparation est une perte qui se vit dans le manque. Or, notre société de consommation, prête
à devancer nos besoins et à satisfaire tous nos désirs avant même que nous ne les ayons formulés, favorise l’expansion du fantasme de ne jamais manquer de rien, d’être comblé : c’est l’image du
bonheur en société consumériste (dont le but, bassement économique, n’est autre que de faire acheter).
La séparation comme perte et le manque sont source de souffrance. Mais c’est aussi une nécessité psychique pour pouvoir grandir et acquérir son autonomie. Un enfant ne grandit pas dans sa tête s’il
ne se sépare pas de sa mère (ou si elle ne lui permet pas de se séparer). Naître, ce n’est pas seulement sortir du ventre de sa mère. Cela n’est que l’aspect physique de la naissance. Il faut
encore la naissance psychique, qui passe obligatoirement par la séparation psychique d’avec les parents. Si cette séparation doit être progressive et ne pas se faire de façon brutale, elle est
fondamentale au développement psychique et affectif de tout individu.
Survivance d'un attachement infantile aux parents : être né sans naître
Le maintien des liens avec les ex, qu’il se fasse d’ailleurs sous couvert d’amitié ou par l’entretien d’un conflit qui n’en finit pas (et au milieu duquel, lorsqu’il y a des enfants, ceux-ci sont
utilisés contre l’autre parent pour maintenir le lien avec lui), est le signe d’une impossibilité à faire face à la séparation, à la perte, et ainsi au manque, qui trouve son origine dans
l’enfance. C’est la marque de la perpétuation d’une composante infantile dans la vie adulte, la traduction d’une séparation d’avec les parents qui ne s’est pas faite psychiquement. Les raisons de
ce sevrage raté peuvent être multiples : carences affectives vécues très tôt dans l’enfance, perte d’un parent dont le deuil n’a pu être fait (notamment parce que l’entourage familial n’a pas non
plus fait le deuil), ou au contraire trop forte présence des parents qui ont voulu répondre à toutes ses demandes, y compris celles qu’il ne formulait pas, sans lui laisser le temps du manque qui
permet que se développe le désir et qui apprend la patience (qui est une capacité à négocier avec la frustration). La séparation psychique n’a donc pu se faire, soit que la présence parentale ait
été défaillante, empêchant ainsi qu’une séparation puisse s'effectuer dans d’assez bonnes conditions, soit qu’elle ait été trop présente, trop étouffante, trop envahissante, trop possessive.
Absence trop brutale (abandonnisme) ou présence trop forte (couvage), le résultat est celui d’un avortement : une expulsion du ventre maternel qui n’a pas consisté à donner la vie.
Car, au-delà de la dimension seulement organique et physiologique, la vie, et donc la naissance, sont des événements psychiques. C’est le ratage de ces événements que signe la persistance des liens
avec les ex, qui perpétuent l’impossibilité de la naissance « dans la tête ». Le lien avec les ex est donc plus l’indicateur d’une fragilité de la personnalité que la marque d’une modernité
décontractée.
Manque de place pour un nouveau conjoint
Signes de problèmes psychiques qui remontent à l’enfance, les liens avec les ex sont aussi la cause de nouveaux problèmes. En particulier, le refus d’une séparation aboutie, qui est un refus de
faire face à la perte et au manque, fait obstacle à la création d’une nouvelle relation. Pour qu’une nouvelle relation amoureuse puisse s’épanouir, il faut en effet que la place que le nouveau
conjoint est destiné à occuper soit libérée. C’est cela que l’on désigne communément lorsqu’on dit qu’il faut avoir fait le deuil de l’ancienne relation pour pouvoir en commencer une nouvelle dans
de bonnes conditions. Or, la persistance de la présence des ex, en refusant la perte, empêche que la place soit libre.
Pour le nouveau conjoint, accepter les contacts avec les ex peut apparaître comme la preuve d’une bonne ouverture d’esprit et d’une certaine maturité. Pourtant, c’est accepter de ne pas occuper
toute la place qui devrait lui revenir dans le couple. Cela peut l’arranger, en lui évitant une trop forte implication et un trop fort engagement dans la relation. Mais cette place réduite par la
présence du passé qui n’est pas passé, de liens qui devraient ne plus exister et qui pourtant persistent, n’est pas celle que peut attendre quelqu’un qui désire occuper une véritable place dans un
couple. Là encore, on peut soupçonner l’influence d’un scénario vécu dans l’enfance, un complexe d’Œdipe non résolu. Le nouveau conjoint se trouve ainsi en position infantile, il se soumet au désir
de l’autre qui ne lui donne pas la place entière de conjoint. Et s’il réclame sa place en demandant à l’autre de rompre tout à fait avec ses ex, le couple court à la crise. Au nouveau conjoint,
toutefois, de se demander pourquoi il s’est mis en couple avec quelqu’un qui est dans l’incapacité de rompre et de faire le deuil de ses anciennes relations.
Bien sûr, rompre véritablement avec les ex ne consiste pas à effacer le passé. Il s’agit en revanche de faire en sorte que ce passé relève bien du passé, au lieu de hanter le présent et
d’hypothéquer ainsi l’avenir.
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